Dante



Dante penseur, par RodinNel mezzo del cammin di nostra vita
     mi ritrovai per una selva oscura
     chè la diritta via era smarrita.
Ahi quanto a dir qual era è cosa dura
     esta selva selvaggia e aspra e forte
     che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
     ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
     dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte.

Inferno, I - Ulrico Hoepli, Editore-Libraio, Milano, 1965

Au milieu du chemin de notre vie
     je me trouvai dans une forêt sombre,
     la route où l'on va droit s'étant perdue.
Ha ! si rude est l'effort pour la décrire
     cette forte forêt farouche et âpre,
     qui ravive la peur dès qu'on l'évoque !
La mort même est à peine plus amère !
Mais - pour traiter d'un bien que j'y trouvai -
voici encor ce que j'ai vu là-bas...

Traduction Marc Scialom, Dante, Œuvres complètes, Le Livre de poche (1996)


RODIN : Porte de l'EnferTelles sont les trois premières phrases de l'Enfer de Dante, pour lequel Rodin sculpta une porte si grandiose.
De ces trois phrases, je n'ai gardé que les sept premiers vers, les deux derniers me semblant rompre ce sentiment de terreur qui transpire jusque là...

Dans ce texte qui ouvre la descente aux enfers, avant même que Virgile ne se soit institué le guide du poète, deux forces distinctes se succèdent : tout d'abord (v.1 à 3) le sentiment de déperdition, ensuite la peur (v.4 à 7). Retentit, entre le travail de ces deux forces, un puissant cri de douleur (Ahi !, au début du v.4).
D'où les trois périodes du madrigal :
A.    la déperdition
B.    la souffrance
C.    la peur

A. La déperdition


La déperdition, ici concrètement le sentiment de se perdre dans une forêt obscure, se traduit musicalement par un mélange de rectitude et de confusion. Ce mélange occupe toute la première partie du madrigal (pp.1-9, i.e. mes.1-129).

La rectitude est tant mélodique [thème initial par exemple] qu'harmonique [mes.110-129, par exemple]. Elle signifie la linéarité de la vie, de notre vie, que l'on prend en son milieu, la rectitude du droit chemin, rectitude perdue. Quant à la confusion, elle se matérialise dans le foisonnement, dans les bruissements parfois insupportables, sombres et terrifiants qui marquent les respirations de la forêt obscure. Cela s'indique dans le malaise incessant généré par le frottement quasi permanent du ré bémol avec le do, ou du ré naturel avec le ré bémol [mes.28-42 ou 110-115, par exemple] ; et, plus terrible, l'épaisseur de l'obscure forêt est rendue par un couple d'accords identiques et différents (échanges) où la respiration devient suffocation [mes.16-19 (ci-dessous), 58-61, 64-67, 85 et suiv.].

A1 : la vie (mesures 1 à 42)

Premières mesures
Nel mezzo, premières mesures
  • mes.1-19    Leitmotiv à deux thèmes (1-13, puis 14-19).
  • mes.20-37    Développement du thème 1 du Leitmotiv : système d’échanges mélodiques soutenu par le frottement quasi permanent et oscillant entre ré bémol contre do et ré naturel contre ré bémol. Bien sûr priorité est donnée à la voix qui a le thème mélodique - le reste devant être d'une précision diabolique, qu'il s'agisse des hauteurs ou du rythme !
  • Respiration intermédiaire à la mesure 28.
  • mes.37-42    Conclusion du passage en accélération progressive sur la « contre-rythmique » des mélodies échangées (noire pointée, noire, croche, blanche pointée, noire).
mesure38sqq.
Nel mezzo, mesure 38 sqq.

A2 : la perte de soi (mesures 43 à 99)
  • mes.43-61    = mes. 1-19
  • mes.62-67    Transition où le thème 2 du Leitmotiv initial se décompose métronomiquement. La mécanique se dérègle, comme freinée par endroits… d’où le piu lento.
  • mes.68-99    Fugue sur ce thème, dans sa forme originelle, avec petite strette récapitulative à 93-99.
petite strette récapitulative
petite strette récapitulative
A3 : la perte de la direction (mesures 100 à 129)
  • Ici le Leitmotiv voit sa fin modifiée : les basses donnent un sol bémol, là où il devrait y avoir un sol naturel. Ce glissement, cet « accident » va provoquer une exaspération du sentiment de la perte, comptée par l’horloge du temps de la vie, du temps qui ponctue la vie d’une régularité toujours plus diabolique (mes. 116-129).
  • La perte de la direction est vécue comme un glissement inéluctable : déjà les basses avec leur sol bémol de 109, la descente chromatique de 110-115, puis tutti de 122 à 129.
fin de A
fin de la partie A
Tout le reste du madrigal (pp.10-20, i.e. mes.130-266) est habitée par la peur, peur de la déperdition dans l'obscure forêt, plus terrifiante encore que la peur même de la mort.

B. La souffrance
mesures 130 à 174
début de la partie B
début de la partie B
  • Tout d'abord une longue et lente plainte, développée dans l'interjection de souffrance ahi.
  • mes.130-138    Machine de la souffrance, par superposition d’une mécanique infernale de la douleur, imperturbablement régulière, aux voix d’hommes (avec montée progressive sur les trois premières noires [ou deux premières noires + début de la blanche pointée], puissant sur la blanche [ou sur les deux derniers tiers de la blanche pointée], et en retrait soudain sur la dernière noire) et d’une série de plaintes douloureuses qui s’emboîtent aux voix de femmes…
  • mes.138-154    Uniquement en plaintes, la machine s’est arrêtée pour un moment (à faire bouger, à faire vibrer [ ?])
  • mes.155-164    = mes.130-138 inversé (mêmes dynamiques)
  • mes.165-174    Uniquement en plaintes etc.
mesures 171 à 174
C. La peur
Puis le discours se reforme, reprend de la consistance, avec un thème sinueux inlassablement répété, l'épaisseur harmonique de l'obscure forêt étant toujours là, tapie dans l'ombre, dans sa propre ombre, prompte à envahir l'espace sonore... Enfin (mes.223 sqq.), la grande peur frissonne dans la déchirante voix de celui qui ne fait que se souvenir de l'obscure forêt, la peur frissonne jusqu'à s'éteindre dans la mort.

C1 : la dureté (mesures 175 à 223)

mesures 175 à 178 ligne des alti
début du thème de la dureté exposé à l'alto
  • mes.175-182    Huit mesures d’exposition harmonisée du thème de la dureté
  • mes.182-202    Fugue sur le thème, avec contre-sujets 1 et 2 en contre-rythme. Passage rythmiquement très exigeant…
  • Petite strette à 199-202
  • mes.202-223    Reprise de l’exposition harmonisée en tension vers la réapparition du thème 2 du Leitmotiv initial – ce qui provoque une légère détente.
C2 : la peur (mesures 223 à 238)

mesures 223 à 226 au ténor
début du thème de la peur de la mort (au ténor)
  • mes.223-227    Apparition (ébauche) du thème de la peur de la mort au ténor.
  • mes.227-230    Peur blanche, livide.
  • À 229-230, césure prosodique dans la continuité du son.
  • mes.230-233    Descente vers l’enfer de la peur (peur de l’enfer). Rôle des basses (attention ne pas ralentir !).
  • mes.233-238    = mes.227-230
mesures 227 à 230
mesures 227-230 : peur blanche, livide...
C3 : la mort (mesures 239 à 266)
  • mes.239-251    Alternance imbriquée du thème (complet cette fois) au ténor (déchirant mais toujours a tempo !) et de l’harmonie de la peur de la mort
  • mes.251-261    Petite fugue très serrée, sorte de strette sans fugue…
petite strette sans fugue...
petit strette sans fugue...
  • mes.261-266    Chute dans la mort. Rôle capital du mi bémol des basses à 265. Tout ça dans un seul souffle qui s’épuise.
dernières mesures
dernières mesures





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Enfin, j'ai écrit cette musique pour qu'elle soit chantée. Cela signifie que son interprétation n'est pas insurmontable, même si elle nécessite une qualité d'écoute importante et une bonne assurance vocale.
Un document donne des indications pour l'interprétation de ce madrigal.

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© Bruno Richardot, octobre 2006